info.caboteur@gmail.com

Panem et Circenses

Panem et Circenses

Certains diraient que les journées ne sont que des bouts de lumière qui finissent dans la nuit. D’autres diront que les nuits sont des coins de noirceur que l’aurore disperse. Moi je suis le cul entre deux chaises.

Maintenant, la nuit, elle rapplique toujours en fin d’après-midi, c’est indéniable et l’on ne peut rien y faire. À croire que Noël fût inventé pour égayer l’obscurité croissante des mois d’automne. De la décoration dont les lumières artificielles viendront la percer de toute part, la nuit. Des scintillements, de la réverbération en pagaille, tout ça au-dessus de nos têtes, à nous distribuer de la joie en cadence. Prenez garde, il paraît que c’est contagieux.

La nuit moi je la traverse, d’un bout à l’autre, et je regarde bien autour voir ce que j’y trouve. Explorer une ville lorsque le crépuscule la quitte, lorsqu’il la laisse vulnérable, c’est comme parcourir une fête foraine qui fermerait ses portes pour la dernière fois. On éteint les lumières et l’on écoute le ronflement des machineries, et l’on entend le vent qui agite la grande-roue dans le noir. Le vieux clown qui se démaquille derrière l’arbre, les apprentis acrobates qui boivent à s’en congestionner le gosier, la danseuse qui se dit que plus jamais elle ne refoutra les pieds ici, et le mec qui crève au sol, qu’on ne sait même plus comment il a atterri là, sûrement éjecté d’un manège encore défectueux.

Je me promène dans la nuit jusqu’à tard, sur le port quand les terrasses ferment, vers l’océan, sur le mail, et partout ou je me dis qu’il est bon de marcher. Parfois, j’entends quelques hurlements, souvent je vois des gens à terre, transit par le froid, d’autres, complètement ivres, le ventre bien rempli, à vomir tout ce qu’ils peuvent. Et puis vient le bruit des vagues qui flattent mes bas-instincts de poètes, et puis vient le bruit des branches mortes que le vent balaie. La tour de la Lanterne pointe jusqu’au ciel, et je me dis qu’elle est trop belle, trop astiquée, presque aseptisée. Les poubelles jonchent les rues, tout comme les tessons de bouteilles flottent dans le bassin. Sous les arcades, je croise parfois des visages familiers, plantés vers le sol, leur corps qui rase les murs. « Bah, qu’ess’tu fous là, si tard dans la nuit. ? » Ils me regardent hagards, les yeux incarnats, la bouche empâtée, les bras qui tombent.. Bref, chacun continue sa route quoi.

Dans les parcs, j’essaie de m’allonger tant bien que mal, mon dos s’arcboute au contact de la carpette humide que forme la ramure quand elle se dessape. Dans la nuit, tout est permis à celui qui boit, voilà une règle à laquelle on ne peut difficilement déroger. J'observe des gens danser sous le réverbère, une danse qui n’a vraiment rien d’enivrant. Les corps convulsifs, saccadés et face à terre, laissent échapper quelques bruits de gorge auxquels je ne comprends plus grand-chose. Je rentre chez moi.

Au retour, je vois déjà les camions de nettoyage qui s’affairent quai Dupérré, il faut que tout soit propre, il faut que tout brille. Le petit matin se lève, et pourtant l’obscurité s’obstine. Tout à l’heure, les gens s’entasseront aux terrasses comme si la nuit n’avait été qu’un songe, c’est la fête foraine qui rouvrira finalement ses portes. En attendant, on réchauffe le pain au micro-ondes, et le clown, dont les larmes ont creusé les rides, fini de se peindre le visage. Panem et Circenses, il faut que tout scintille.

Arthur Diot

Nous les femmes ...

Nous les femmes ...

Trump et autres divagations sur le trône