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Société de Serf-Vices : Ah, la bonne blague

Société de Serf-Vices : Ah, la bonne blague

Société de Serf-Vices. Simple, très simple, trop simple, attendu de chez attendu. Il faut bien trouver des titres aux choses, c’est conventionnel, c’est comme ça, faut pas trop y penser. Pourquoi le jeu de mots ? Pour rien. À vrai dire, l’étymologie se suffit à elle même, pas besoin de jouer les chansonniers, à faire comme-ci qu’on voulait pointer du doigt, le mettre par où ça fait mal, ramasser de la mouscaille ! Non … Société de Serf-Vices, société de Serf-Vifs, société de Services, tout ça tient dans le même mouchoir, celui dans lequel se vident à peu près tous les morveux. Nous on l’a intégré, ça fait des siècles qu’on l’a intégré ! Si c’est pas à Dieu, c’est au Marquis d’MesCouilles, l’État et sa Nation et puis au final on se met au service de chacun, la belle entre-aide ! En réalité, je ne crache pas dedans. C’est utile, c’est même nécessaire ! Des pompiers, des policiers, des médecins, des infirmiers et même un boulanger, un vendeur, des personnes qui sont au service d’une collectivité, qui participent à son fonctionnement et qui parfois l’animent. Quel plaisir de se faire reconnaître par son boulanger, il vous sert du pain et demande des nouvelles de votre jardin, on échange trois mots, un sourire et un au revoir. Je me dis parfois qu’il s’en fou carrément de mon lopin de terre, que tout ça, c’est de la fidélisation ! En plus de payer la baguette, paierais-je pour une minute d’attention ? Je crois que oui ! Un service 5 étoiles en l’occurrence. 

 

Un jour je devais me rendre dans un service administratif, un genre de vieux débris qu’on eut appelé « bâtiment moderne », ruiné par l’écume du vent, une espèce de mousse verdâtre qu’on en a même un peu sur la gueule après y avoir passé la journée. Tout le monde à la tronche safrané la’d’dans, on dirait qu’ils dorment dans les murs tellement qu’ils en ont la couleur. Chacun trimbale un peu de sa misère sous les néons déconnant, la misère de l’ennui, de la quête de sens inapaisée, vous savez, quand a on 55ans et qu’on se dit qu’on a pas vécu comme on voulait, qu’on se rend compte que tout ça c’est de l’absurde, qu’on s’y résigne, plombé par l’existence. Pas un sourire, pas un je t’aime, ni un regard. Triste atmosphère. « M. Diot ! C’est à vous ». Ah c’est mon tour ! Qu’est-ce qu’ils vont me faire ? Eux ils s’en foutent, c’est pas du privé, des clients ils en ramassent à la pèle, pas besoin de jouer les attentionnés, on coche des cases et puis le tour est joué, c’est expédié. « Nom, prénom, date de naissance, vous avez votre carte d’identité ? » Moi je sais même pas comment qu’il s’appelle ce mec, autant avoir affaire à un robot, à une machine que sais-je, s’il faut juste répondre à une liste de questions, moi je m’en balle … et puis je me dis qu’il gagne un salaire grâce à ça, qu’il mange et se loge grâce à ça. Il m’énerve un peu en plus, il n’est pas agréable pour un sou, il tire la gueule. « Vous posez les mêmes questions à tout le monde ? » que je lui fais. Je dis ça pour engager la conversation, je ne sais jamais trop comment m’y prendre à chaque fois. Lui me regarde interdit, fronceur sourcilleux de son état, il ne l’avait pas vue arriver celle-là ! C’était pourtant pas une salve de plomb, juste une petite question, toute bête, dont la réponse m’importait peu, je voulais de l’échange. « Non parce si vous posez les mêmes questions à tout le monde, à la fin de la journée vous devez en avoir marre ! ». Maladroit certes, parce que là je mets carrément le doigt dedans. 

⁃Ah bah je vous l’fais pas dire ! … Vous êtes marié ? qu’il me dit

⁃Négatif 

⁃Vous avez des enfants

⁃Je ne crois pas.  

Un classique en somme, mais qui a le mérite de lui dessiner comme un rictus. 

⁃Les gens sont sympas avec vous en règle général ? que je lui fais

⁃Ça dépend… Oh vous savez, c’est comme partout, il y a des gens sympas des gens moins sympas … Le temps ne fait rien à l’affaire ! 

Conversation engagée, dans le service venait se fondre un peu de rapport humain, une espèce de troc où chacun y met du sien. Pas grand-chose, on parle de Brassens 3minutes, on parle du printemps qui arrive, on parle de la lumière qui déconne. Il me pose des questions, je lui pose des questions, chacun se parle, on s’interpelle juste ce qu’il faut, tout ça dans le temps imparti. Il est content, je suis content, partage de satisfaction, on s’est donné comme du plaisir à avoir cette petite conversation, simplissime, jouissance mutuelle entre deux murs oubliés.  Semaine suivante, je le croise, on se reconnaît, on se salue, ça me fait une personne de plus à saluer dans la rue ! C’est pas que je les compte hein … Mais lui ce n’est pas le service que j’ai salué, c’est l’homme qui écoute Brassens. Je salue mon boulanger, je salue MON boulanger, je salue MON service que je qualifie non pas en sa qualité d’homme, par ce qui le façonne lui, mais bien par ce en quoi il me sert. Je ne sais pas si ça le dérange ce mec que ce soit mon petit boulanger. La prochaine fois je lui poserai des questions, déjà je lui demanderai son prénom.

« Tient regarde, c’est le vendeur de chaussures ! Tient regarde c’est la serveuse du bar ! Tient regarde c’est la secrétaire ». Des services sur patte quoi.  Voyez ce que je veux dire ? Je ne vais pas chercher loin hein … 

Vous avez remarqué vous aussi, le temps mort des uns coïncide toujours avec le temps de travail des autres, de manière à ce que les seconds servent les premiers, et vice-versa, l’alternance, la jachère du XXIsiècle. Moi j’y pense maintenant, et ça me rend heureux, égoïstement heureux, d’entendre la caissière de Monoprix me dire qu’elle a passé une sale journée, et que les vacances arrivent bientôt. Elle aussi ça lui fait plaisir d’enlever son masque de caissière le temps d’un passage en caisse. C’est con. Je pourrais aussi parler du médecin, du policier, de la femme de ménage. Nous sommes entourés par des services, au téléphone quand pôle emploi vous appelle ils vous disent « Bonjour, service de Pôle Emploi », idem pour la Mairie, idem pour EDF, beaucoup d’entre-nous n’ont plus d’identité, 8 heures par jour. On le sait, on s’en désole, on s’habitue, c’est ainsi, depuis des siècles c’est ainsi. Et alors ? C’est absurde, tellement absurde ! C’est sous nos yeux. La multiplication des non-lieux, des lieux de services où ne s’enracine aucune relation sociale ! Service sur pattes, le royaume des services, des anonymes, 8 heures par jour en plus, en encore …  !  On parle du grand centre commercial ? La faute à qui ? Tout commence et finit avec l’individu, artisan du monde par son génie et sa bêtise. Vous connaissez la phrase « Si chacun d’entres-nous blablabla » le Colibri, la petite goutte d’eau et l’incendie ! C’est vrai, on ne peut pas dire le contraire. Si chacun d’entres-nous considérait un peu peu plus les gens qui nous servent, essayait d’instaurer le début d’un échange humain, ne serait-ce qu’en avoir la conscience ! Qu’est-ce que ça changerait ? Dire merci et au revoir, c’est un automatisme, c’est de la convention sociale utile, mais au-delà !? Qu’est-ce qu’on trouve ? 

Mais ça c’est rien ça ! Attendez un peu … L’histoire des autres c’est aussi la nôtre. Alors qu’est ce qu’on lui dit à la serveuse qui apporte un cocktail au bord de la piscine ? On lui pose des questions, style éducation bourgeoise, on s’intéresse au petit peuple, c’est de la politesse ? Est-ce qu’on peut vraiment instaurer une relation d’égal à égal avec une serveuse qui vous apporte un cocktail au bord d’une piscine ? Je ne le crois pas, c’est foutu, c’est trop tard, c’est là où les hypocrisies gagnent en terrain. Vous savez ce truc-là, quand le client devient roi. On ne peut pas être roi et être égal. Accepté d’être le roi, c’est accepté un lien de subordination brutal et cela par le seul précepte du « Client c’est quand même le Roi, car c’est lui qui a le porte-monnaie» ! La phrase est prononcée et tout s’écroule, les murs, les toits, au sol, partout ça dévaste une société. Voilà la limite infranchissable, après celle du « philosophe-roi », celle du « client-roi », celle par delà laquelle c’est carrément le champ de mines, le truc qui explose à la gueule, celle qui nous fait passer dans une dimension autre, celle de l’immoralité. Avant c’est de la négligence, voilà que ça devient immoral. Mon petit boulanger c’est rien à côté de ça, lui il reste maître en sa demeure, ça peut s’arranger, nos relations vont prochainement devenir humaines, il y faut juste de la volonté. Mais quand je franchis le seuil de cette putain de boutique, pas n’importe laquelle, faut pas généraliser, mais lorsque je franchis son seuil, en l’espace d’une fraction de seconde, me voilà sacré roi, roi du royaume des machins-trucs ! Qui peut l’accepter ? Qui peut accepter d’acheter un truc dans une enseigne qui tolère que des « clients-rois » puissent parler comme de la merde à ses employés ! On parle de boycott ! Et bien allons-y ! On fait la liste. Bref … Responsabilités partagées, comme toujours.

Société de Service, négligée puis immorale. Moi, petit colibri, je circule entre les flammes, je me paume, je prends de l’eau dans mon bec, je jette des gouttes sur le feu, je me brûle et me noie sans arrêt, je fuis et rapplique. Que voulez-vous, parfois même la couronne je l’accepte, mais de moins en moins … C’est ce qu’on appelle une vie philosophique, on essaie de vivre en accord avec nos préceptes, nos repères. C’est la vie et c’est toujours un peu le bordel.

Arthur Diot

dessin : jean jullien

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